"L'IA nous met au pied du mur" - Sylvie Jean (SKEMA)

« L’IA nous met au pied du mur » : Sylvie Jean (SKEMA) sur l’avenir des grandes écoles de management et des prépas

Accélération de l’intelligence artificielle, recomposition des liens entre classes préparatoires et grandes écoles s’agissant du continuum, attrait des universités étrangères : les écoles de management abordent la décennie avec plusieurs incertitudes. Forte de vingt-cinq ans de recul sur l’enseignement supérieur, Sylvie Jean, directrice du Programme Grande École de SKEMA Business School, livre son analyse des transformations en cours et des réponses qu’elles appellent.

Par Thibaud Arnoult

 

 

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IA et écoles de management : une transformation d’une vitesse sans précédent

Sylvie Jean replace l’inquiétude suscitée par l’intelligence artificielle dans une perspective longue. Chaque grand virage de l’humanité a, selon elle, produit la même dynamique anxiogène, mais celui-ci se distingue par sa radicalité. « Nous faisons face à une intelligence artificielle qui nous bouscule avec une vitesse de transformation hors du commun. Les autres révolutions se sont installées progressivement, avec parfois beaucoup de lenteur, alors que nous observons ici des progrès quasi quotidiens, et c’est effrayant », reconnaît-elle.

Cette accélération oblige des écoles souvent lentes à se réformer à se remettre en question en profondeur. Certaines ont pris de l’avance : la directrice cite l’exemple de SKEMA, installée à Montréal dès 2019 au moment où elle plaçait en pionnière l’intelligence artificielle au cœur de sa stratégie, et qui recourt aujourd’hui à des tuteurs IA dans ses enseignements et s’est dotée d’une charte de l’IA. « L’anticipation fait partie du modèle de développement et du modèle économique de l’école », souligne-t-elle.

À ses yeux, la ligne de partage sera nette. « Les écoles seront prêtes ou ne le seront pas, et l’on distingue déjà celles qui le sont de celles qui ne le sont pas », affirme Sylvie Jean, pour qui la capacité à se déplacer géographiquement fera partie des conditions de cette adaptation.

« Les écoles seront prêtes ou ne le seront pas, et l’on distingue déjà celles qui le sont de celles qui ne le sont pas.« 

Sylvie Jean – Directrice du Programme Grande École – SKEMA Business School

Des étudiants plus exigeants sur le rapport coût-bénéfice

La sanction, estime la directrice, viendra des étudiants eux-mêmes. Depuis deux ou trois ans, et plus nettement encore cette année, elle observe des jeunes qui se détournent de certaines écoles, soit pour cuber, soit pour s’orienter vers tout autre chose, et des préparationnaires qui complètent une formation déjà très dense par d’autres apprentissages. « L’angoisse est telle que le rapport coût-bénéfice devient encore plus cinglant. Quand on fait un peu de prospective, on sait très bien que des métiers vont disparaître, et ces jeunes ne mettront pas les pieds dans une école qui n’a pas déjà intégré cette évolution à son modèle », avance-t-elle.

SIGEM 2026 : moins d’affectés en grande école

Les données de la dernière session d’affectation vont dans ce sens. Dans son bilan du SIGEM 2026, l’APHEC, qui réunit les professeurs de classes préparatoires économiques et commerciales, relève une baisse de 3 % du nombre d’affectés en grande école, alors même que le nombre de candidats issus des prépas ECG et ECT a progressé et que les inscriptions aux concours de la BCE et d’ECRICOME augmentent. Dix écoles n’ont pas rempli leur promotion, laissant 383 places vacantes, et la part de boursiers parmi les affectés est passée de 24,8 % à 22,7 %.

Le SIGEM 2026 en chiffres
0
%
de baisse du nombre d’affectés
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écoles n’ont pas rempli leur promotion
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places vacantes

Selon le bilan de l’APHEC, le nombre d’affectés en grande école a baissé de 3 % au SIGEM 2026, et dix écoles n’ont pas rempli leur promotion, laissant 383 places vacantes.

L’association attribue ce recul à la multiplication des renoncements, avant ou après le SIGEM, de préparationnaires qui estiment que la prépa ne se justifie que pour intégrer les écoles du haut du tableau. Pour Sylvie Jean, la réponse des écoles passe par des parcours plus denses, qui mêlent travail intensif, introspection, prise de recul et esprit critique.

La prépa, une formation pour « sportifs de haut niveau »

Sur l’avenir des classes préparatoires, la directrice se montre à la fois lucide et attachée au modèle. « La prépa restera, et plus encore avec l’intelligence artificielle, une formation pour les sportifs de haut niveau de la stimulation intellectuelle. Elle ne peut pas convenir à tout le monde, mais il y aura toujours un vivier important d’étudiants désireux de pousser plus loin la stimulation intellectuelle et l’esprit critique », estime-t-elle.

L’érosion n’en est pas moins réelle, avec la crainte de fermeture de classes. « Nous n’en sommes pas encore là, mais pour ne pas en arriver là, il faut absolument enrichir les dispositifs de part et d’autre du continuum, c’est ce que nous proposons avec notre dispositif INGENIUM », plaide-t-elle. L’APHEC appelle de son côté à une réflexion commune entre grandes écoles, SIGEM et ministère de tutelle au cours de l’année 2026-2027, son président Alain Joyeux jugeant que le continuum pourrait être menacé à terme si la tendance se confirmait.

INGENIUM, une réponse au besoin d’apprendre plus

Le succès d’INGENIUM, le dispositif lancé cette année par SKEMA, auquel près de 55 % des étudiants de L3 ont candidaté dès sa première année, a convaincu la directrice que la demande existe : « Les jeunes veulent travailler plus et apprendre plus. C’est ce que la prépa a cultivé, et nous nous devons d’y répondre efficacement. » Elle esquisse des pistes pour chacun des deux mondes : les prépas pourraient s’ouvrir à d’autres combinaisons d’apprentissage, au-delà de l’enceinte du lycée, tandis que les écoles doivent consolider et mettre en perspective ce qui a été acquis en classe préparatoire.

« Les jeunes veulent travailler plus et apprendre plus. C’est ce que la prépa a cultivé, et nous nous devons d’y répondre efficacement.« 

Sylvie Jean – Directrice du Programme Grande École – SKEMA Business School

Elle regrette toutefois le temps perdu par l’ensemble des acteurs du continuum. « On parle de cette érosion depuis des années, et elle s’accentuera si nous restons spectateurs au lieu d’être force de proposition. Ces propositions, nous aurions pu les faire il y a deux ou trois ans. C’est dommage, mais l’intelligence artificielle nous met au pied du mur, une bonne fois pour toutes », juge-t-elle.

L’international, une course déjà engagée

Le départ d’étudiants français vers des établissements étrangers comme Bocconi ou IE University nourrit une autre inquiétude dans les écoles. Sylvie Jean ne croit pas à une intensification de cette concurrence. « Il faut des moyens pour rejoindre ce type d’établissement. Les jeunes acceptent la mobilité, mais le coût d’accès à ces universités dépasse très largement le budget de nombreux étudiants francophones et pourrait fragiliser l’ascenseur social », observe-t-elle.

Pour les écoles, en revanche, l’international reste une course dans laquelle on est engagé ou non. Des implantations comparables à celles de SKEMA exigent des investissements colossaux, qu’il fallait selon elle consentir il y a une quinzaine d’années, comme l’a fait l’école d’une manière qu’elle qualifie de « rupturiste » par rapport aux établissements français traditionnels. Cette mobilité des écoles elles-mêmes deviendra, à ses yeux, un facteur de stabilité face aux fluctuations du marché : « Quand cela coincera dans une partie du monde, on se déploiera dans une autre. Cela pèsera sur l’avenir et l’évolution des écoles. »

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